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Qui a tué Mahmoud Toumi ?

Un jeune homme de 26 ans est mort dimanche soir à Soliman, petit bourg en bord de mer près de Hammamet qui s'était illustré, il y a deux ans, comme un repaire de terroristes salafistes proches d'El Qaïda.

Mais ce jour là de jeunes villageois en effervescence, comme partout ailleurs dans la République, sans qu'on en comprenne les revendications, entrent en conflit ouvert avec un camion de militaires chargés de maintenir l'ordre. Une histoire dérisoire de bicyclette fait monter la tension, et de jeunes militants d'une formation de gauche (PTPD, Parti du Travail Patriotique et Démocratique) s'interposent entre les deux parties. Mais un soldat, sans doute à bout de nerfs ou tentant de tirer une sommation, envoie une balle dans le ventre du militant de ce parti qui décède presque sur le champ. Tels sont, selon des témoins, les faits que devra établir une commission d'enquête.

Qui a tué Mahmoud Toumi? Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? Le « crime », tel que le décrit le communiqué du PTPD, est le fait d'un militaire, c'est incontestable. Mais le climat dans lequel est survenue cette tragédie a d'autres responsables.

Pendant que Mahmoud Toumi agonise, le Premier ministre Beji Caïd Essebsi se livre sur les trois chaînes de télévision à un exercice de style tout à la fois détaché, supérieur et musclé. Il parle sécurité, élections et emploi, puis il nous raconte tout un film sur les évadés des prisons. Enfin, alors que nous attendons du chef du gouvernement la plus grande transparence, il nous pose une devinette comme si nous étions dans les cinq dernières minutes d'un feuilleton policier : à nous de découvrir les responsables des lamentables événements qui ont porté à son comble la tension dans le pays déjà au seuil de l'anarchie.

Pendant que Mahmoud Toumi expire, le leader du PCOT (Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie), Hamma Hammami, se défend déjà sur une radio nationale, sitôt l'interview de Beji Caïd Essebsi achevée, et il enchaînera les plateaux jusqu'à sa conférence de presse du mardi 10 mai : personne ne l'a accusé, mais s'est-il lui-même reconnu coupable des troubles dans le pays, particulièrement à Siliana ? À 20h dimanche soir, Hamma Hammami explique confusément que les agitateurs arrêtés à Siliana sont en fait des militants du parti Watad (Patriotes Démocrates, ancien allié du POCT) qui auraient été incités après leur arrestation à accuser Hamma Hammami de payer les casseurs. Du coup, Chokri Belaid, leader de Watad, se retrouve sur toutes les radios en compagnie de Hamma Hammami pour mettre en cause communément ces mensonges à leurs dépens et se défendre d'agir autrement que dans des manifestations pacifiques légitimes. Hamma Hammami réclame même une commission d'enquête, affirme que s'il préférerait un report des élections, il se trouve quand même prêt à aller aux urnes « dès demain ». Enfin, il lance au Premier ministre le défi d'un face à face public. Mais par coïncidence, tout Siliana entre en grève générale ce mardi 10 mai au motif que Beji Caïd Essebsi aurait offensé la mémoire de Habib Achour, l'ancien leader de l'UGTT !

Pendant que le destin prépare à l'envol vers l'au-delà un jeune homme à la fleur de l'âge, le site Takriz, dont le pape prétend se nommer Jalel Brick (!) appelle à l'incendie et au meurtre de tous les hauts responsables des institutions gouvernementales et militaires, dans un langage ordurier qui n'a plus rien avoir avec l'humour subversif du site Takriz d'il y a plus de dix ans ! Ces incitations à la haine entre les Tunisiens et au désordre permanent ne sont pas des revendications politiques, elle tombent sous le coup du code pénal, et le site censuré par une réquisition militaire reste accessible à une jeunesse exaspérée et donc prête à suivre n'importe quelle démence de ce « Zapata » de petite cuisine...

Pendant qu'on met en terre Mahmoud Toumi, les partis politiques, muets depuis trois jours, sortent à peine de ce silence d'impuissance ou d'expectative pour compatir dans un communiqué et demander des explications, tandis que les initiatives citoyennes dans le chaud cocon des hôtels plus conforme à leurs standing, abandonnent la rue aux gueux qui ne veulent pas être dépossédés de « leur » Révolution, aux partageux qui réclament leur part de la République et aux utopistes qui s'évertuent à modifier en faveur des déclassés l'inégal rapport de forces imposé par l'écrasante mondialisation libérale : humbles entre les humbles, parmi lesquels s'infiltrent activistes de caniveau, truands de bas étages et journalistes sans morale !

Car pendant que s'oublie déjà, dans l'indifférence générale, le premier mort de l'affaire Rajhi, l'ancien ministre de l'Intérieur, tout fier de son coup fourré, rentre chez lui en héros d'irresponsables pitoyables et d'enfants de coeur abusés.

Une jeune vie s'éteint tandis qu'un vieux système clientéliste et mafieux s'obstine à survivre, tend ses tentacules et distille son venin pour étouffer et empoisonner une démocratisation naissante. Il reprend du poil de la bête et trouve en chacun de nous un allié, activant les réflexes installés de la police politique, réveillant d'anciennes complicités, se nourrissant de notre habitude de la passivité et de notre lâcheté, faisant son lit des calculs, des opportunismes et de tant d'autres médiocrités.

Un jeune homme de 26 ans est mort de toutes ces culpabilités. Sa mort, nous devons la réparer en allant au 24 juillet, faisant taire de notre mieux nos divisions dans une forme de paix civile et d'unité.

Nadia Omrane

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