Alternatives citoyennes
Des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
Décembre 2011
L'affligeant accouchement au forceps d'un gouvernement hydrocéphale

C'est un bien triste spectacle que vient de donner à la nation la classe politique majoritaire dite Troïka. Les citoyens ahuris et consternés, dans l'attente depuis deux mois de sortir d'une crise gravissime, viennent d'assister finalement à l'accouchement au forceps d'un gouvernement hydrocéphale. Ils découvrent par anticipation les délices de l'instabilité inscrite dans notre futur régime parlementaire avec les portes ouvertes à tous vents puis qui claquent dans le chahut et dans la pagaille. Mais les derniers jours de cette douloureuse grossesse ont été si désolants que nos nouveaux responsables en sortent déjà décrédibilisés.

D'abord le président de la République, dont « l'élection » au fauteuil suprême n'a emporté l'adhésion que par égard à son parcours, commence à surprendre, pas toujours favorablement et pas seulement auprès de ses opposants. Sa décision généreuse mais unilatérale de vendre les palais de la République pose avec raison problème aux citoyens et aux juristes ; mais sur les ondes de Shems FM, lundi 19 décembre, le porte parole d'Ennahdha Samir Dilou, pourtant habitué à plus de tact, résumait effrontément cette initiative : « rass melkou ?! » (est-ce sa propriété ?), un commentaire plutôt irrespectueux pour le chef de l'État, allié d'Ennahdha.

Le président Marzouki semble aussi faire l'objet de rappel à l'ordre pour ses interventions dans ce qu'on croyait être son domaine réservé, les affaires étrangères. Aucune réaction officielle n'a filtré quant à sa revendication d'une demande d'extradition de Ben Ali au Royaume d'Arabie saoudite, idée qui avait préalablement semblé embarrasser Hamadi Jebali.

D'autre part, court dans les médias une inquiétude à propos des risques suscités pour nos ressortissants en Syrie, par les belles accolades distribuées par le président Marzouki aux opposants syriens en conclave à Tunis ainsi que par ses déclarations à France 24.

Dans le même domaine international, tout en notant sa bonne disposition à prodiguer des interviews à des médias français, on peut s'interroger sur sa dénonciation d'un « néo-colonialisme » français, tout à fait ingrate - eu égard à la propre histoire de Moncef Marzouki - et inappropriée, inopportune quand on sait combien l'économie tunisienne est précarisée, dans la hantise de perdre des investisseurs ou des dons et des prêts escomptés. Cela semble d'ailleurs l'avis de Hamadi Jebali.

Aussi, le président Marzouki devrait montrer plus de retenue dans ses déclarations : personne ne lui demande de se coucher devant une domination internationale, mais pour jouer au Boumediene ou au Kadhafi d'un autre temps ou au Ahmadinejad d'aujourd'hui, encore faut-il avoir les moyens de sa souveraineté ! Dignité n'est pas provocation.

Ces improvisations mâles venues du président Marzouki doivent d'autant plus déranger son tout puissant allié que, ce dernier l'ayant déjà dépouillé de l'essentiel de ses pouvoirs, entend bien le marginaliser dans un espace politique confiné ; tout ce brouhaha autour de Moncef Marzouki devient davantage ennuyeux relayé par les infâmes borborygmes qui montent du ventre de son parti, se vomissent sur la place publique et entachent forcément de leurs éclaboussures l'ex-chef du CPR, nouveau président de la République.

Hamadi Jebali ne doit pas savoir à quelle sainte liste de candidats se vouer. La confusion est encore totale en ce mercredi matin, où seule est claire l'âpreté d'élus du CPR à vouloir occuper des fauteuils ministériels. Quel beau sens du service public ! Avec des éclats équivalents à Ettakatol, on en vient à plaindre le chef du gouvernement, condamné à traîner ces deux formations faites de bric et de broc et tirant à hue et à dia, portées au pouvoir par le coup de main d'Ennahdha, faiseur de rois non par philanthropie mais pour devenir, par ces renforts « modérés », plus présentable à l'opinion internationale.

Car l'ancien candidat d'Ettakatol pour le ministère des finances, Khayam Turki, a dû se désister sous la menace d'obscures poursuites en provenance des Émirats où il animait un fond souverain actif dans l'achat des entreprises à l'étranger ou des parts de marché. Selon le remuant Khemais Ksila, nouveau venu à Ettakatol, à ce ministère Khayam Turki - décrété « homme propre » par Ksila (qui aujourd'hui se met à décerner des brevets ! C'est le comble !) - aurait pu mettre la main sur des dossiers compromettants de Sama Dubai et Tunisie Telecom, engageant des intérêts dans les Émirats et dans un milieu interlope de la finance tunisienne !

In extremis, alors que visiblement Hamadi Jebali montrait un fort désagrément de ce dernier couac, un chevalier blanc survient en remplacement du libéral Khayam Turki : l'économiste progressiste Hassine Dimassi, proche de l'UGTT, homme de parler vrai et d'honneur (comme en témoignent ses nombreuses contributions et interviews publiées sur notre site entre 2002 et 2008), sauve la face à Mustapha Ben Jaafar chef d'Ettakatol. Ce talentueux expert qui eut longtemps une vision stratégique globale de l'économie tunisienne dans une institution ad hoc, a-t-il cédé à son amitié pour le Dr Ben Jaafar, au sens de l'intérêt national ou à une petite tentation de pouvoir lui aussi ? Arrivé au ministère des finances à son heure la plus cruciale depuis l'indépendance, nous espérons pour lui qu'il saura négocier au mieux avec un parti dominant dont il s'est toujours tenu à distance, et qu'il n'en sortira pas diminué !

Enfin le toujours fort en gueule Ksila bloque aussi sur le contentieux torturant du ministère de l'intérieur où il déclare qu'Ali Larayedh (Ennahdha) le marquerait trop fortement de son appartenance et que Habib Essid devrait y poursuivre sa besogne. À cette seule éventualité le CPR s'insurge, tant Habib Essid est désigné comme responsable de faits peu glorieux, particulièrement la Kasbah 3, par Moncef Marzouki lui même : il ne reste plus à ces deux turbulentes personnalités que sont Moncef Marzouki et Khemais Ksila qu'à accorder leurs violons en remontant aussi jusqu'au complot de février 1994 qui chassa Moncef Marzouki de la présidence de la Ligue tunisienne des droits de l'homme pour le projeter dans les geôles de Ben Ali.

Quelle histoire ! Aujourd'hui jeudi 22 décembre Inchallah, l'Assemblée constituante adoubera un gouvernement pléthorique, à peine ramené de 51 personnes (ce qui nous faisait ressembler à la Centrafrique !) au nombre encore respectable et coûteux de 41 ministres, secrétaires d'État et conseillers.

C'est pour l'essentiel un nouveau personnel politique dont nous attendons les CV, le programme ainsi que la démonstration de leurs compétences « d'hommes qu'il faut à la place qu'il faut ». Les priorités n'ont même plus à être identifiées : les grèves partout et souvent illégales (dernièrement à Tunisair et dans l'hôtellerie, aux entreprises chimiques de La Skhira, à l'aéroport d'Enfidha et l'entreprise japonaise Yazaki qui vient de mettre la clef sous la porte à Metlaoui et Om Larayes), les assauts contre des QG d'entreprises (encore dans les mines de Gafsa) ou contre des camions de bouteilles de gaz toujours en pénurie (alors que le Nord-ouest grelotte), les innombrables barrages de routes (vers le centre industriel de Bir Mchargua), les agressions contre les douaniers et les policiers qui leur font porter le brassard rouge de protestation etc. etc. etc., donnent le sentiment d'un désordre permanent n'engageant ni investisseur ni touriste à venir chez nous. Peut-être ceux-la mêmes qui avaient ouvert dans les premiers mois de la révolution cette boîte de Pandore d'une irrépressible agitation revendicatrice portée à la loi de la jungle voient ce piège se refermer sur eux...

À moins que par un miracle déjà survenu sur la foi de quelque deal obscur, tout s'apaise subitement à la prise de fonction du gouvernement. Toute querelle cessante, n'est-ce pas ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour notre pays à quelques jours d'une nouvelle année ?

Nadia Omrane

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