Alternatives citoyennes
Numéro 11 - 20 octobre 2004
Société
Jeunes
Malheureux de l'exil, heureux en Tunisie - Témoignage du président de l'Association des étudiants palestiniens à Tunis

 

C omment peut-il être plus pratique de poursuivre ses études universitaires à Tunis plutôt qu'à Gaza, c'est-à-dire à 3000 Km plutôt qu'à 8 Km de Khan Younès ?

Voilà le paradoxe que nous explique Bachar, étudiant et président de l'Association des étudiants palestiniens à Tunis (section Nord). Bachar est, comme moi, étudiant en médecine, précisément en 4e année, à Tunis. Cela fait 6 ans qu'il est à Tunis, dont une année de préparation en langue française et une année difficile redoublée. Tous les étudiants palestiniens qui viennent en Tunisie font d'abord une année de formation en Français. Il y a des dizaines d'étudiants palestiniens en Tunisie, dans les grandes villes universitaires et dans de nombreuses disciplines. Il y a quand même peu de filles, disons 7 à 8% et d'une façon générale il y a moins d'étudiants palestiniens que par le passé, particulièrement un arrivage moindre cette année, surtout en médecine. Les inscriptions en faculté de médecine en Tunisie sont plus strictes qu'avant, mais elles sont plus accessibles qu'en Jordanie ou en Égypte où les universités sont fermées aux Palestiniens.

« Les Tunisiens nous aiment » dit Bachar, qui le vérifie chaque jour pendant les fêtes ou par les soirées de Ramadhan où il y a toujours une place pour eux et une part de gâteaux. Les étudiants ont ainsi une sorte de famille d'adoption en Tunisie, quand leurs familles leur manquent car ils rentrent peu chez eux avec le risque de ne pas revenir : « ce serait trop grave d'être bloqué à Gaza alors qu'on est en cours d'études. Parfois, les services de renseignements israéliens (Bachar dit toujours « les Juifs ») se souviennent qu'on a un parent qui s'est fait exploser en kamikaze ou un oncle, un cousin au Hammas. Alors, on est retenu et des années d'études sont foutues en l'air. C'est arrivé à un étudiant en droit, heureusement, il avait achevé sa thèse. Il est en rétention administrative car son nom d'Agha était le même que celui d'un kamikaze. Il peut rester détenu sans jugement pendant 5 ans. Moi aussi, poursuit Bachar, je suis de la famille Agha par ma mère et je dois bien avoir une parenté dans le Hammas ».

« C'est quoi, la Palestine, c'est tout petit et Khan Younès c'est comme l'avenue Bourguiba, mais pour arriver de cette "banlieue" au coeur de Gaza, on met parfois 8 heures à cause des check-points. Tu comprends pourquoi je préfère étudier à Tunis, à partir de Gaza via le Caire, j'y suis en 3 heures de vol », à supposer qu'il puisse passer ! Ainsi, me raconte-t-il, « cet été 2000 personnes sont restées 20 jours bloquées à leur arrivée du Caire sur le passage vers Rafah. 20 jours ! Il y a même une femme qui a accouché d'une petite fille et qui l'a appelée la passagère (Abira) ». Tout le long de ce passage et de cette attente, il y avait, comme le raconte Bachar, des étudiants palestiniens ou des Palestiniens ayant des nationalités européennes ou occidentales, cela n'a pas d'importance, ils sont Palestiniens donc ils ne passent pas, ils ne peuvent pas retourner au Caire. « D'ailleurs, ajoute Bachar, quand on arrive à l'aéroport du Caire, on est retenu dans un sous-sol mal aéré parfois plus de 48 heures, jusqu'à ce que le car pour Rafah se remplisse de Palestiniens ».

Aussi, l'arrivée à Tunis est-elle un bonheur ! « Nous n'y avons aucun problème, ni avec la police, ni la douane, ni quiconque, nous sommes Palestiniens et c'est notre meilleur passeport. Nous sommes bien en Tunisie ». Quelques uns ont une bourse de 50 dinars et les parents complètent. La vie est plutôt chère en Tunisie, mais les propriétaires n'exagèrent pas avec eux.

La difficulté c'est la séparation. Les étudiants téléphonent à leurs parents qui ne les tiennent pas vraiment au courant pour ne pas les perturber. « Je n'ai pas eu mon frère pendant 6 semaines au téléphone, cela ma rendu fou » se souvient Bachar. Parfois, un étudiant apprend la mort d'un proche, voire de sa famille : « c'est arrivé récemment à l'un de nous à Sfax, ou bien c'est le cas de Hatem dont la famille a perdu en moins d'une heure tous ses biens à Rafah, tout, maison, voitures, tout a été détruit en moins d'une heure. Les Juifs avaient donné moins d'une heure pour que la famille s'en aille. Le père qui avait réussi une bonne épargne en Arabie pendant des années de travail a tout perdu en moins d'une heure », raconte-t-il à propos d'un de ses camarades de Sousse.

Les Palestiniens s'entraident, se consolent, s'encouragent mutuellement. L'important pour eux c'est de conserver leur identité. Ils font un grand travail de mémoire en se souvenant d'heures de deuil ou de victoires. Ils commémorent particulièrement la destruction du camp palestinien de Hammam Echott le 1er octobre. Les activités culturelles cimentent cette identité. « En Tunisie, nous existons par notre art et notre culture. En Europe, nous ferions de la politique ».

La Tunisie leur est si confortable que quelques uns s'y marient et s'y établissent. D'ailleurs, l'ambassadeur de Palestine est marié à une tunisienne. Bachar est très attaché à sa famille, « mais je ne rentrerai qu'après mon internat » annonce-t-il pour ne pas perdre son cursus. « Les Juifs seraient très content qu'on ne rentre pas. Moins nous rentrons et plus ils peuvent nous faire disparaître. C'est pourquoi, ils sont si hostiles au droit au retour. Moi je rentrerai pour aider à ce que dure l'identité palestinienne » promet Bachar.

 

Témoignage recueilli par une étudiante tunisienne en médecine
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